Jocelyne Coster

du 05.03 au 15.04.07

le doigt, l’œil et les cartes sur quelques travaux de Jocelyne Coster

Le mot « minutie » : détail sans importance, disent les dictionnaires, voire insignifiant. Et en second lieu, soin donné aux moindres détails — mais les dictionnaires ne sont jamais à jour et c’est tant mieux. L’art de la sérigraphie en requiert beaucoup, de cette minutie, mais une autre acception fait ici écho : dans le domaine de la biométrie, au pluriel. Les « minuties » sont ainsi les points caractéristiques d’une empreinte digitale.

L’image brute du scan, devenue binaire, conduit à une autre, tirée de l’analyse numérique des points de minuties. Il en résulte une constellation dans un système de coordonnées, que le calcul transforme en figure virtuelle de l’identification. À partir des lignes des crêtes — qui séparent les vallées —, les algorithmes de reconnaissance d’empreintes peuvent ainsi dresser une carte de l’identité. L’extraction des minuties permet d’isoler des bifurcations ou des terminaux, qui donnent à lire l’agencement particulier des lignes papillaires du dessin digital (dactylogramme). Notons que ce processus d’abstraction s’est adjoint, par analogie, un vocabulaire de lacs, d’îlots et de deltas.

La biométrie a d’autres ressources, on le sait, qui font résonner l’idée de contrôle ; résonance intrinsèquement liée, aussi, à la cartographie. Le corps et le territoire ont une longue histoire commune. Du pied ou de la coudée à l’iris ou à la voix, un étrange basculement s’est pourtant produit. Le corps était le site de référence des nombres et des mesures de l’arpentage, pour décrire le territoire et le cartographier. Aujourd’hui, par le truchement des nouvelles technologies, il fait l’objet d’une hypercartographie donnant les moyens de contrôler … les allées et venues des corps dans l’espace et dans le temps.

Mais ces techniques ont un versant poétique, qui échappe à leur empire, et qu’explorent les circonvolutions de l’herméneutique. Les imaginaires du corps et de la carte sont innombrables et divers. Surtout dans le mouvement qui considère le regard comme échange de vues. Quand micro et macro s’enchevêtrent, la pulsion scopique produit des images dont l’utilité, à certains égards, est d’ordre critique. Télescoper l’image d’une empreinte digitale et celle d’une carte altimétrique, et les fondre en une seule texture, c’est, dans le contrechamp du sécuritaire, parler de la peau et aussi parler de la place du corps. Et c’est parler des mystères qui percent les apparences. Au fond, c’est montrer même la surface pour dire qu’elle n’existe pas sans profondeur. Et c’est en rester à la surface pour laisser libre cours aux décryptages.

La sérigraphie représente en masquant. Ses tamis d’impression sont des écrans, en partie obturés, des grilles de lecture aussi, et des trames de partition. La précision du médium, par les vertus des encres, accueille les codes du repérage qui travaillent les champs colorés en couches successives — les cartes, toujours, ont des niveaux visibles et invisibles —, et produisent des images du monde où se lisent des images de soi.

Ici, les graphes montrent des étendues nervurées, des plissements d’âge ou des corporéités paysagères. En général, une carte est un état des lieux à un moment donné, qui se parcourt mentalement. Quand le territoire considéré est fait de parcelles de corps comme autant de lieux de reconnaissance, d’autres dimensions s’ajoutent et se mélangent. Sous les apparences, se croisent alors grains de plans de lecture et essences voyageuses, géonomies et géométries, dérives anthropométriques et effigies chiffrées, abîmes spéculaires et anfractuosités dermiques, extériorités discrètes et proxémiques introjectives, embrayages énonciatifs et lacunes temporelles, cinématographies lentes et signalétiques latentes, empans mnésiques et topogrammes matriciels, topoï rétiniens et schémas heuristiques — récits tactiles et lectures figurées (sans oublier ce que les aveugles voient du bout des doigts) …

Les cartes, quelles qu’elles soient, et surtout celles-ci, sérigraphiées, sont définies par un jeu savant de cadrages et d’échelles, par des transcriptions, et surtout par l’usage de conventions visuelles ; qu’elles se déploient en séries ou en atlas accentue cet esprit de méthode. Mais les variations sur les codes, ont un étonnant potentiel imagétique. La clarté d’un tel langage semble aimer les énigmes. Si ces cartes renvoient à l’idée de fragments pris dans une totalité, elles s’émancipent de l’observé pour atteindre, au-delà des questions d’étendue, à la durée et aux variations qui s’y inscrivent. Ainsi échappent-elles à elles-mêmes — chronos, nomos et graphein —, leurs contenus ne se départissant jamais d’une esthèsis de l’être au monde.

Raymond BALAU
AICA – SCAM
5 janvier 2006

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